Par un temps menaçant, nous continuâmes notre ascension au nord vers le village d’Ehrir situé dans le couloir d’oiseaux migrateurs venant de l’Afrique vers l’Europe. L’oued Ajih, sorti de son lit nous accueillit à la lisière de ce petit village enfoui, bâti sur la roche, entouré de canyons de tout part ne laissant à cette contée aucune chance de s’accrocher même à sa belle palmerais érodée et prise par l’affluent en colère !
Passer la nuit dans une Zriba (case arrondie en pierres, surmontée d’un toit en chaume) ne pouvait se réaliser comme l’avait programmé notre guide, il fallait se rabattre sur une bâtisse en dur chez l’habitant.
Situé dans une région classée depuis 1982 patrimoine mondial de par sa beauté, réserve de la biosphère, zone humide d’intérêt mondial et siège de peintures rupestres, les habitants (environ 1000) d’Ehrir vivent un éternel combat malgré les richesses touristiques de leur commune. Privés d’eau potable, de réseau s’assainissement, et d’installation de gaz, Éhrir parait sortir d’un livre d’histoire décrivant des temps révolus ! Son architecture le différencie des autres villages que nous avons traversés jusque-là. Une construction en pisé ou en pierres, en forme cubiques collées à une Zriba constitue l’habitation de cette population. Nous avons noté qu’une partie de ces habitations s’ouvrent sur jardins vivriers souvent entourés de roseaux. Un café, deux écoles primaires, un collège et une salle de soin forment le cœur du village ou certaines femmes venaient à notre rencontre, pour exhiber leur travaux manuels à la vente, travaux constituant un artisanat souvent non encadrés, ni encouragée par les autorités pour le bénéfice de la région. Une population toujours accueillante, offrant le thé préparé dans un coin de la Zriba aux visiteurs de passage.





Au matin, nous primes le temps d’une courte visite à la palmerais qui borde l’oued Ajjih pour constater les dégâts de la veille dus à l’absence d’un barrage pouvant freiner cet affluent et protéger ces beaux jardins. Nous quittâmes cet endroit féerique avec regrets vers la région d’Essendilène, une région décrite par Frisson-Roche pour sa beauté dans l’un de ses romans.
Les rayons ourlaient les cimes de blocs gréseux, des éboulis instables croulent ici et là, dessinant des cascades de pierres parsemées de Girgir (fleurs mauves), une musique d’harpe, tonnait au gré d’un vent léger qui s’élevait sur notre chemin, donnant à ces magmas plantés là, une atmosphère religieuse. Notre imagination n’était plus contenue, sortait de son enclos et allait gambader dans ces espaces sans limites ! Dans le silence du grand désert, Émi, notre chauffeur suivait les redjems, cet amas de pierres appelé Jdar chez les nomades de l’atlas saharien indiquant la route et les points d’eau et gardait le cap à la lisière du lit encore humide de l’oued Éssendilène ou des buissons d’armoise, de karanka, poussent au bonheur du cheptel dans cette immense mer de sable.
Khami, notre guide choisit de s’arrêter à l’ombre d’un Tamaris centenaire, au pied d’une rocheuse nous rappelant que nous sommes dans le Tassilli, endroit paisible, ou seules les volutes de la fumée dansaient au son du ronronnement de la théière qui nous ramenait à la réalité.

Les chèches drapaient sur leurs têtes, notre équipe tergui s’affairait a préparer le déjeuner et réviser le véhicule. Je m’éloignais à travers une excavation dans la roche pour cueillir certains clichés témoins de mon aventure dans le Tassilli N’Ajjer. Notre après-midi fut paisible à cet endroit ou seul le dernier thé, annonça notre départ proche vers une tribu de nomades des Ajjer.
Calée au pied d’une falaise tubulaire qui rutilait au soleil, les tentes de la tribu piquetaient des couleurs de leurs tentes, le paysage austère ocre et noir. Au milieu, des guerbas (peau de chèvre cousue pour contenir l’eau) suspendues à des piquets au sol, délimitaient l’espace de jeu des enfants qui couraient dans tous les sens donnant à cette scène qui laissa apparaitre subitement au bout de ce corridor pierreux, une joie de vivre de gens heureux. Notre arrivée sonna un moment suspendu dans le temps pour ce peuple voyageur qui ne rencontre que très rarement des visiteurs dans ce vaste territoire. Le contact fut chaleureux, les femmes nous exposèrent leurs produits artisanaux dans le but de les vendre. La transaction terminée, elles nous proposèrent à l’aide d’un de nos accompagnateurs qui traduisait le tamashek (langue tergui) une séance de maquillage à la pierre ocre qui ornait les visages de ces femmes. Deux teintes, rouge ou blanche selon la couleur de la peau étaient prêtes à être frottée l’une contre l’autre donnant une poudre qu’elles appliquèrent sur nos visages. Le Khol (poudre noire) contenu dans des petite poche en cuire était utilisé pour souligner les arcades de nos sourcilles et yeux donnant à nos visages un aspect d’un autre temps ! Un contact d’une grande richesse culturelle, un bonheur marqué à jamais dans nos mémoires.





La fin de la journée avec son coucher du soleil posé sur les cimes de la chaine de montagnes de Tikoubaouine nous indiquait qu’il fallait se replier et dresser notre campement pour la nuit. Nous choisîmes un couloir de pierres noires, formant des châteaux forts ou seuls les tamaris, et cassis attestaient de l’existence d’une vie. Ce périple ne pouvait finir sans le couronner d’une visite aux peintures et gravures rupestres, vestige historique de cette région.
Au petit matin, nous prîmes la route vers l’erg Admer en passant en première étape par Tilalen, siège de quelques peintures rupestres situées au creux d’une voute taillée dans la montagne représentant des scènes de chasse et de personnages.




Nous primes le temps d’orpailler les alentours cherchant des débris des peuples anciens qui disparaissaient de plus en plus dû au pillages et à la non protection de ces sites éloignés les uns des autres. Nous réussîmes a trouver des fragments d’ustensiles et une pierre servant a écraser et moudre le blé dans cette région qui fut verdoyantes il y a des millions d’années. Je pris en photo ces trésors historiques tout en priant qu’ils resteraient dans leur environnement.



Avant d’atteindre Tagharghart siège de la fameuse gravure rupestre représentant la « vache qui pleure » nous stoppâmes à Timras un site de peintures rupestres à quelques minutes en vol d’oiseaux de la grotte Imourouden ou traces de serpents et scarabée dessinaient son sol sablonneux.

Sur la route la végétation était présente par ces jours de pluie et les racines du Handhala (fruit nocif pour l’humain) se jetaient en tapis chatouillant donnant à l’erg un air moins austère. Nous nous approchâmes du site Tigharghat, foyer de la fameuse gravure rupestre de la vache qui pleure. Un grand monolithe émerge du sable habitant un chef d’œuvre de la sculpture néolithique datant de 7000 ans. Cette gravure représentant un petit troupeau de bovidés avec de profonds sillons creusés sur la roche. Une larme coulant de l’œil de la principale vache nous laisse penser que l’étude et la protection du Tassilli N’ajjer reste l’affaire de tous !



Souad Chatta
Novembre 2019.